D’un côté le Défenseur des droits, Jacques Toubon, sonne l’alarme sur l’ampleur des discriminations, notamment à l’emploi ; de l’autre, de plus en plus d’organisations se tournent vers la Fondation Mozaïk : où en est-on en matière de lutte contre les discriminations ?

Saïd Hammouche. Le Défenseur des droits le rappelle aujourd’hui, d’autres l’ont fait avant avec lui : on n’est plus dans le fantasme, dans le soi-disant « mythe». En France, les discriminations c’est une réalité avérée, scientifiquement prouvée et socialement douloureuse. Face à cette souffrance, entreprises, organisations et même les citoyens ne se mettent pas en mouvement au même rythme.

Il y a donc une prise de conscience à plusieurs vitesses…

Oui. Dressons une rapide typologie. Certaines entreprises agissent déjà. Elles sont, c’est vrai, peu nombreuses. Il faut les encourager à aller encore plus loin. D’autres découvrent le problème et se demandent comment faire : elles ont donc besoin d’être aidées, accompagnées. Enfin, certaines organisations sont encore dans le déni. Ces dernières doivent être interrogées voire piquées. Car leur comportement est irresponsable.

Campagne nationale de testing, débat sur les statistiques ethniques ou géographiques, le tout sur fond de manifestations antiracistes : où se situe la Fondation Mozaïk dans ce contexte brûlant ? Quel est son rôle ?

Un espace n’est pas occupé : celui de la mise en œuvre de solutions durables. En France, nous aimons le débat, le commentaire, l’analyse. C’est très bien. Mais la fondation Mozaïk porte d’abord en elle une éthique d’action. La construction, l’innovation voire même l’expérimentation plutôt qu’une culture de la protestation : telle est notre approche, volontairement pragmatique. Elle est nécessaire pour obtenir des résultats concrets. Comme, par exemple, le plan 1000 jeunes : le préfet d’Île-de-France Michel Cadot nous a mandaté pour mettre en place des plans d’actions de recrutement en faveur des jeunes issus des quartiers prioritaires de la ville. La stratégie d’inclusion économique ne se décrète pas. Elle se travaille tous les jours, sur le terrain, dans le feu de l’action.

Quelle est sa visée ?

L’inclusion économique poursuit un objectif majeur : remettre de l’égalité là où elle a disparu. Elle est républicaine dans son essence même. Or, parce qu’ils seraient éduqués, qualifiés, diplômés, les jeunes issus des territoires les plus fragiles n’auraient finalement pas de difficulté. Mais ils se heurtent à des barrières eux aussi ! En apportant les clefs pour intégrer le marché du travail, nous donnons à chacun et chacune les moyens de devenir maître de son propre destin. L’inclusion économique permet de redonner ce pouvoir de contrôle à l’individu : celui de diriger sa vie. Et, in fine, de choisir son propre avenir.

Quels sont les enjeux ?

La rupture de la promesse d’égalité peut générer un cercle vicieux, la victimisation, le repli du soi. Elle produit de l’exclusion sociale et économique. Et quand l’exclusion progresse, c’est la République qui recule ! Dès lors, tout est possible. Y compris les pires extrémités… Dans les années 1980, Daniel Balavoine le disait déjà en expliquant la radicalisation de certains mouvements par le décalage et l’incompréhension des dirigeants de l’époque. Quarante ans plus tard, la même spirale négative est à l’œuvre. Alors même que l’inclusion économique permet le recul des inégalités et la relance de l’économie.

Justement, la crise post Covid est-elle un danger ou un catalyseur pour le changement ?

Baisser les bras et tout abandonner sous prétexte de crise, jamais ! Défricher de nouveaux territoires est dans l’ADN de Mozaïk. Même quand les temps sont durs, il existe des opportunités. Certains secteurs se développent. Les recrutements se poursuivent. En réalité, la crise rebat les cartes. Le secteur automobile est en difficulté ? C’est l’industrie du vélo qui change de braquet ! De manière générale, le marché de la mobilité est en pleine mutation. Derrière, ce sont des nouvelles offres qui voient le jour, des transferts de compétences à accompagner. En clair, une nouvelle économie émerge et elle a besoin de nouveaux profils. Encore faut-il accompagner le mouvement et donner l’impulsion…

Qui et comment ?

La nation ne peut pas faire l’économie d’un investissement sur les populations les plus fragiles. Deux politiques publiques sont nécessaires aujourd’hui. La première s’adresse aux exclus. Elle est vitale, surtout en période de crise, mais elle n’est pas l’alpha et l’oméga de toute politique publique. La seconde relève de l’anticipation. Elle vise à donner le coup de pouce à celles et ceux qui sont le plus proches de l’emploi. Il s’agit, par exemple, d’identifier dans les territoires les plus en difficulté les profils qui ont toutes les compétences pour occuper les postes proposés. Seule une stratégie de propulsion, volontariste et pro-active permettra ainsi d’éviter un double gâchis, économique et social. Il faut bien le comprendre : investir dans l’inclusion aujourd’hui, c’est éviter les coûts et les surcoûts de demain. Plus on attend, plus la facture sera salée.

Emmanuel Macron a promis de nouvelles mesures en faveur de « la reconnaissance de tous les talents » : avez-vous une attente particulière ?

Le président fait le constat. Il prend acte du phénomène profond des discriminations. Là où le bât blesse, c’est sur les actes. L’urgence est peut-être sous-estimée. Et pourtant, fort de ses réussites, Mozaïk ou d’autres sont prêts à mettre à disposition expérience, réseaux, expertise pour favoriser l’éclosion de talents qui ne demandent qu’à s’exprimer. Dans le privé comme dans le public…

Parlons-en. Une proposition de loi favorisant l’ouverture de la haute administration publique à tous les profils pourrait être discutée au Parlement prochainement : y êtes-vous favorable ?

A titre personnel, oui. Il n’y aucune raison pour que la diversité s’arrête aux portes des institutions prestigieuses de la République. Durant ses travaux, le Conseil présidentiel des villes a ainsi insisté sur la nécessité de diversifier les recrutements pour les postes publics à responsabilité. Rien n’a été retenu. Du coup, le passage par une initiative parlementaire s’impose.  (Suggestion personnelle : En créant l’ENA à la fin la guerre, De Gaulle a fait le pari de reconstruire le pays en renouvelant la haute fonction publique et en l’ouvrant à des personnes d’origine modeste. C’est un pari qui reste d’une incroyable modernité)

Mozaïk devient une fondation actionnaire : simple relooking ou volonté de franchir une étape ?

Après douze ans d’existence, nous faisons le constat d’une double réussite dans l’accompagnement des entreprises et celui des candidats. Les premières ont besoin des conseils d’un cabinet de recrutement, les seconds ont besoin de programmes spécifiques pour les aider à se positionner sur le marché du travail. Tous, candidats et entreprises, profitent de notre capacité d’innovation. Mais nous voulons franchir un seuil.

Donc Mozaïk se transforme…

L’association devient une fondation actionnaire d’une entreprise à mission. Cette entreprise va commercialiser des prestations de recrutement, de formation à la non-discrimination mais aussi du conseil. Mozaïk se dote ainsi d’un outil à la hauteur de son ambition. Elle est élevée mais atteignable : dans 10 ans, 100% des employeurs pratiquent un recrutement 100% inclusif. Dans ces territoires en difficulté, on rencontre souvent des populations technologiquement intégrées mais socialement exclues. C’est notamment l’objet de la fondation de corriger le tir.

Votre prochain objectif, la conquête des plus hauts postes dans les entreprises privées ?

Il y a effectivement un enjeu de représentativité à ce niveau-là aussi avec l’émergence d’une nouvelle génération de leaders sur les plus hautes fonctions. Au sein de notre organisation, un nouveau pôle d’activité va être crée pour « chasser » les meilleurs profils sur les fonctions de top management. Suez Eau est notre premier client. Son directeur général, Maximilien Pelligrini, a fait ainsi le choix délibéré de se tourner vers Mozaïk pour recruter plusieurs experts. Dans le public, le ministère de la Culture fera aussi appel à nous pour diversifier son recrutement sur des fonctions d’encadrement. On avance.

Public et privé : finalement, tout le monde est le bienvenu ?

Bien sûr ! En matière d’inclusion économique, Mozaïk ne pratique pas le délit de faciès…